Photojournaliste

Bangkok shutdown

Les touristes ébahis s’amassent sur le trottoir près de la célèbre rue de Khaosan, prisée des routards, pour assister à un spectacle de chaos tel que la Thaïlande en détient le secret. Juste à côté, sur l’avenue Ratchadamnoen, une armée de policiers recule devant une horde de manifestants en colère qui renversent sur leur passage les véhicules des forces de l’ordre abandonnés sur place. Les jours suivants, ces carcasses retournées feront le bonheur des amateurs de selfies et de nombreuses photos viendront égayer l’album souvenir des étrangers en goguette au pays du sourire. En attendant, on ne sourit plus trop sous la chaleur accablante de Bangkok. Les deux camps essuient des tirs nourris de fusils d’assaut. La police tire pour pouvoir se replier, tandis que dans les hauteurs des immeubles bordant le pont de Phanfa, des forces obscures visent les uniformes. Ce 18 février 2014, on comptera 6 morts, dont un officier, et des dizaines de blessés.

Cet épisode sanglant illustre à quel point il reste impossible de prédire le mouvement de pion suivant dans une vaste partie d’échecs engagée en octobre 2013, lorsque le gouvernement en place tente de faire voter une loi d’amnistie qui permettrait à l’ancien 1e ministre Thaksin Shinawatra, renversé en 2006 par un coup d’état et depuis exilé à Dubaï, suite à des poursuites pour corruption, de revenir au pays en toute impunité. Ce jour-là, il était prévu que la police vienne en masse pour tenter d’évacuer les manifestants antigouvernementaux qui occupent depuis plusieurs mois des points stratégiques de la capitale, comme le siège du gouvernement. Au petit matin, alors que le soleil sommeille encore, derrière les barricades, on s’organise, on s’équipe, et on observe l’arrivée, au loin, des fourgons faisant danser la lumière de leurs gyrophares. Toute la matinée, la police négocie avec les manifestants pour une évacuation sans violence. Devant l’obstination tapie derrière les sacs de sable, la police abandonne. L’assaut tant redouté n’aura pas lieu. Du moins, pas aux portes du siège du gouvernement. Non loin de là, le site de Phanfa, loin d’être le plus importants pour les opposants, ni le plus fréquenté, reçoit la visite musclée des forces de l’ordre. Quelques arrestations ont lieu, quand soudain, des coups de feu éclatent, transformant l’opération de délogement en guérilla urbaine. Une grenade explose au pied d’un policier voulant l’éloigner d’un coup de talon, un de ses collègue reçoit une balle en pleine tête, les armes s’expriment alors des deux côtés, des corps tombent, la confusion, la peur et la panique s’installent dans les rangs. Afin de ne pas transformer ces heurts en carnage, les policiers se replient, non sans arroser copieusement de balles réelles leurs poursuivants en furie.

Lorsque j’arrive à Bangkok, fin novembre, les manifestants antigouvernementaux occupent plusieurs sites, dont celui du monument de la démocratie. Une scène énorme au pied du monument reçoit jour et nuit des politiciens au discours volubile et des artistes populaires donnant des concerts jusqu’aux heures les plus reculées de la nuit. Le public occupe toute l’avenue, et campe sur place, sur des bâches en plastique, sous des moustiquaires, dans des tentes. Le long des trottoirs, de nombreux étals proposent nourritures, boissons et merchandising en tous genres : le sifflet, instrument de prédilection des manifestants, des applaudisseurs en plastique, histoire d’ajouter à la cacophonie contestataire, des T-shirts à la gloire du roi et de la cause défendue dans les rues et moult autres accessoires, du foulard au bracelet aux couleurs du drapeau national, en passant par les lunettes fantaisie. Vu de loin, tout ce manège prend des allures de festival populaire bon enfant. Même le service d’ordre, posté derrière les barrières placées aux différents accès au site, n’inspire pas plus la peur que celui d’un quelconque festival de rock.

Mais on ne joue pas. Plus loin, aux abords du siège du gouvernement, des barricades en béton et des barbelés interdisant tous les accès nous le rappellent. Les manifestants ont peint sur l’une d’elle : « Berlin wall in Bangkok ». Tous les jours, ils se massent devant, se font prendre en photo, tandis que derrière les murs, des brigades antiémeutes se relaient en silence, casques et boucliers bien alignés.

 

Au nord de la ville, le camp adverse, pro-gouvernemental, rassemble des « chemise rouges » dans le stade de Radjamangala. Erreur stratégique ou provocation ? Juste à côté s’étend le campus de la Ramkhamhaeng, dont les étudiants appartiennent au mouvement des « chemises jaunes ». Ce soir-là, ils caillassent les cars acheminant des provinces du nord les chemises rouges. Ils en capturent même un. Celui-ci se verra molesté avant de pouvoir être évacué par une ambulance. Au fond du campus, je suis un groupe d’étudiants s’engouffrant dans une allée plongée dans l’obscurité. L’un d’entre eux sort alors de sa poche un révolver et tire. Au loin, on entend les répliques : d’autres coups de feu, les balles rebondissent sur les panneaux de signalisation alentour. Impossible de faire des photos, vu l’absence de lumière, trop dangereux, vu l’absence de protection, je m’éloigne et décide d’aller voir du côté du stade. Il y règne une ambiance de fête. Dans les étages, sur les escaliers, des groupes dorment, tandis que dans les gradins, le rouge domine la palette des couleurs. Discours politiques et concerts se succèdent sur la scène. A l’extérieur, protégés par les grilles et la police, les partisans insultent les étudiants, de l’autre côté de la rue. Ce jeu de provocations se prolonge jusqu’au petit matin, tandis que dans les ruelles sombres, on s’entretue. Plusieurs personnes perdront leur vie cette nuit de début décembre, dans des circonstances toujours pas élucidées à ce jour.

Le lendemain, les manifestants s’amassent au pied des barricades dressées autour du siège du gouvernement. Méticuleusement, ils préparent l’assaut. On dispose des seaux d’eau un peu partout, dans lesquels on trempe des serviettes, puis des toiles de jute. Un moyen efficace pour étouffer les grenades lacrymogènes. On pousse deux panneaux en métal montés sur roulettes jusqu’aux barricades : de bons abris contre les projectiles. Les manifestants s’approchent, interpellent les brigades antiémeutes postées de l’autre côté, les provoquent, les insultent. En face, on réplique verbalement. Un officier, juché sur un fourgon, se lance dans une logorrhée au micro, tandis qu’un leader des opposants réplique dans les enceintes. Un pick-up commence à tracter les premiers blocs de béton, un manifestant s’approche des barbelés et les attaque à la pince. Et sans crier gare, les hostilités débutent. Pavés et jets d’extincteurs contre grenades lacrymogènes et canon à eau. La guerre psychologique se joint à la fête : la police diffuse en boucle des marches militaires, assourdissantes pour qui n’a pas prévu de s’équiper de bouchons d’oreilles. Contre l’acidité de l’eau projetée, les assaillants se drapent dans des ponchos en plastique, et contre les gaz, les lunettes de plongée, les masques à gaz et autres foulards imbibés d’eau font l’affaire, donnant à cette révolution des allures de carnaval. A l’arrière, des infirmiers aspergent les yeux de sérum physiologique et évacuent les blessés. Vers la fin de l’après-midi, des pick-ups déboulent et on distribue des barquettes de nourriture. C’est gratuit, c’est bon, c’est reposant. A la nuit tombée, les combats cessent, chacun campe sur ses positions. Ces affrontements dureront deux jours. Le lendemain, une première rangée de barricades a cédé, les manifestants ont pris possession de deux fourgons dont ils se servent d’abris. Le mot « peace » a remplacé celui de « police » sur le flanc de l’un d’entre eux. Mais concrètement, on ne voit guère de signe de paix.

A la fin de la seconde journée, les deux camps décident d’un commun accord de s’accorder une trêve. Au micro, quelqu’un empoigne une guitare et une ballade remplace les marches militaires. Le lendemain, la police laisse passer les assaillants qui savourent leur victoire en défilant en masse tout autour du siège du gouvernement, et même à l’intérieur de son enceinte, une heure durant, avant de ressortir dans le calme. Dès lors, les nouvelles barricades dressées tout autour seront défendues par eux. Nous sommes à la veille de l’anniversaire du roi Bhumibol Adulyadej, alias Rama IX, qui fête ses 86 ans le 5 décembre 2013. Affaibli, malade, mais vénéré par tous comme un demi-dieu. On ne se bat pas pendant son anniversaire, ce serait un crime de lèse-majesté. Silencieux depuis le début de la crise, il constitue un élément essentiel des enjeux, puisque tous les partis en lutte pour le pouvoir anticipent en réalité sa succession, sous couvert de batailles contre la corruption.

Entre-temps, la 1e ministre par intérim, Yingluck Shinawatra, sœur cadette de Thaksin, qu’on accuse de tirer les ficelles dans l’ombre de son exil, a dissout l’Assemblée, provocant l’organisation d’élections législatives sous 60 jours : le 2 février 2014, donc. L’opposition, menée par le charismatique Suthep Thaugsuban, tribun hors-pair qui était au pouvoir en 2010 lorsque c’était au tour des Chemises rouges de battre le pavé, réfute la légitimité de ces élections et déclare vouloir les boycotter, avançant comme principal argument que celles-ci s’avèrent truquées, le gouvernement se trouvant accusé d’acheter des votes auprès des populations rurales du nord du pays. Son parti, le PDRC, qui perd toutes les élections depuis des années, veut instaurer un « Conseil du peuple », non élu. En clair, une forme de pouvoir sans démocratie, sans vote, mais mis en place par une élite dirigeante.

Fort du ralliement de milliers de Bangkokois appartenant pour la plupart aux classes aisées qui détestent le clan Shinawatra, dans les rangs desquels se joignent des familles du sud de la Thaïlande, mais qui au total ne représentent qu’une minorité à l’échelle de la population du pays, Suthep décide de lancer l’opération « Shutdown Bangkok » : à partir du 13 janvier 2014, plusieurs points stratégiques de la capitale seront occupés et bloqués par les manifestants, ainsi que plusieurs bâtiments administratifs. La stratégie de l’opposition consiste à pousser, en utilisant la pression de la rue, le gouvernement vers la sortie, d’engager des réformes avant d’envisager de nouvelles élections. A l’approche de la date fatidique du lancement de l’opération, la capitale retient son souffle et s’interroge sur les conséquences sur son quotidien.

 

Finalement, lorsque l’opération débute, plusieurs grands carrefours de la ville se transforment en zones piétonnes agrémentées de scènes et de commerces ambulants. Une ambiance de festival qui cache la tension sous-jacente qui règne, puisque de nombreux heurts se succèdent. Les manifestants qui tentent d’empêcher les dépôts de listes des candidats aux élections se retrouvent à nouveau face aux forces de l’ordre, tandis que de nombreuses attaques à la grenade sur les sites occupés sèment la terreur et la mort. Les terroristes dont personne ne parvient à identifier les membres sont communément appelés « les hommes en noir ». Une troisième force en présence qui sème le trouble, et semble manipulée par des hommes de l’ombre cherchant à faire basculer la situation dans la violence extrême. Toutes les théories sur leurs origines et leurs motivations vont bon train, les deux camps se renvoyant la balle, s’accusant mutuellement de manipuler ces mercenaires.

En retrait, la puissante armée, que certains aimeraient voir prendre parti. Dirigée par le général Prayuth Chan-Ocha, elle maintient sa neutralité mais n’écarte pas l’éventualité d’un coup d’état si la violence prend des ampleurs chaotiques. D’ailleurs, lorsque des véhicules blindés pénètrent dans la ville, à l’approche d’un défilé militaire prévu dans l’enceinte du 11e Régiment d’infanterie de la Garde royale, la population craint le pire. En réalité, les militaires marqueront leur présence en installant un peu partout des postes de soin. Observateurs muets des rixes qui se multiplient, surtout à la nuit tombée, aux abords des sites du « Shutdown ».

Au fil des mois, la mobilisation faiblit, les sites se vident, et la situation politique reste dans l’impasse, aucune des forces en présence ne voulant céder du terrain. C’est lorsque des enfants meurent à la suite d’un attentat à la bombe, fin février 2014, juste après des échanges de tirs entre manifestants et policiers venus tenter d’évacuer certains sites occupés, que Suthep décide de rassembler ses forces dans le parc de Lumphini, rendant à la ville la plupart des autres sites occupés et mettant ainsi fin à l’opération « Shutdown Bangkok ».

Mais si la ville semble retrouver un calme apparent, la sortie de crise reste hors de portée, et comme à la fin de la 1e saison d’une série télévisée pleine de rebondissements, on tente d’anticiper le scénario des mois à venir sans parvenir à imaginer quel dénouement le futur réserve au pays.

En mai 2014, l’Armée finit par organiser un coup d’état, le général Prayuth Chan-ocha prenant le pouvoir.
Moland Fengkov

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