Photojournaliste

Phuket, paradis des lascars

La banlieue au soleil ? Depuis quelques années, Phuket, station balnéaire thaïlandaise de renom, est devenue le paradis de milliers de jeunes Français. Beaucoup, banlieusards en manque de perspectives et de rêves, y connaissent une parenthèse, parfois infinie.

« C’est le Koh-Lanta de la banlieue. » Il a la petite phrase qui fuse. Seth Gueko, rappeur trash qui revendique avec fierté l’étiquette punk, adore jouer avec les mots. Et voilà comment il qualifie Phuket, île thaïlandaise dont le seul nom évoque soirées orgiaques et excès en tous genres. Pas de week-end, ici la fête c’est tous les soirs. Il est minuit. Le rappeur, accent titi parisien teinté d’un léger parler banlieue, règne en maître dans son bar de Bangla Road, la rue la plus chaude de l’île, où s’enchaînent bars sur bars. L’air princier, le trentenaire est accoudé à la rembarre du Vegas, l’un de ses deux bars à filles. Il contemple sa réussite, en Thaïlande, à 13 000 km de sa banlieue parisienne natale de Saint-Ouen-l’Aumône. Avec sa personnalité atypique, sa boule à zéro et ses tatouages un peu partout sur le corps, Seth Gueko est devenu une figure locale. Son succès, à l’autre bout du monde, en a inspiré plus d’un. « Bien sûr, je suis devenu un modèle pour certains » lâche-t-il. Sur la table en U se trémoussent de jeunes femmes en mini-short rouges à paillettes et talons aiguilles, les yeux dans le vide. Parfois, un petit sourire coquin vient illuminer leur visage, adressé aux clients de ce soir, uniquement des Français. Ces vingtenaires au look de banlieusards, des copains de Seth pour certains, des fans ravis de l’approcher pour d’autres, enchaînent les shots. Quelques uns ne quittent pas le rappeur, c’est sa garde rapprochée. La musique est poussée à fond, les cocktails coulent à flots. Seul le patron reste sobre. A l’entrée, il serre des pinces à tout va, salue ses « petites bêtes auxquelles on s’attache », lâche-t-il, attendri, en parlant de ses fans. Pour lui, pas de doutes, Phuket, c’est « le Miami du pauvre. »

Un nouvel eldorado pour la cité ?
Chaque année, presque 600 000 ressortissants français partent en vacances au pays du Sourire. Un millier d’entre eux est installé à Phuket. D’après les chiffres officiels, ils sont une centaine de jeunes à avoir établi leurs quartiers. Loin de leurs tours d’immeubles et d’un horizon économique déprimants, les jeunes de cité rêvent d’un avenir meilleur. Phuket, nouvel eldorado des banlieues françaises ? Les visiteurs de passage se font aussi remarquer. Car les “farang seth”, (français en thaïlandais, ndlr) sont légion. A tous les coins de rue, ils sont là : shorts à fleurs, cheveux rasés, maillots de foot, couleurs de peau les plus diverses. Moins bling bling que les Russes, plus sobres que les Australiens. Ils viennent en groupe de copains pour faire la fête. Amine, Jackson et Raphaël, la vingtaine, tous conducteurs de bus ou poids lourds, viennent s’offrir du rêve pour une poignée d’euros. Il est là, à portée de main. Excursions sur des îles de rêve, jet ski, vie pas chère et jolies filles à concentration inhabituelle, ils sont aux anges. Seth Gueko, dans son morceau « Farang Seth », à l’habile jeux de mots, scande même « J’suis avec mes Chocolate Men, mes Arabic Men/ et on traîne nos semelles. » Quoiqu’il en soit, « de cité, de quartier plus chic, de souche ou d’origines diverses, l’objectif des vacances reste le même : quitter le froid et la morosité de la France », confirme Farid, restaurateur et l’un des ressortissants français qui vit désormais à Phuket. Davy, 32 ans, vient juste de débarquer. Pour lui, c’est un rêve qui se réalise. Du soleil, de la bonne bouffe, et surtout, un pouvoir d’achat décuplé. Il habite avec son meilleur copain dans un de ces “condo” ultramodernes, des immeubles luxueux, sorte de ghettos de riches, avec gardiens, caméra de surveillance, salle de sport et piscine sur le toit. « Tout ça pour 750 euros à deux, le prix d’une chambre de bonne à Paris. » Entre deux plongeons, il se demande : « Comment faire en sorte que le rêve dure? »

Retour en arrière. La première fois que Seth Gueko foule le sol thaïlandais, c’est en 2009, parti sur « un coup de tête avec un pote quelques jours ». Il est immédiatement séduit par « le nombre de choses à faire et l’accueil défiant toute concurrence des autochtones. » Mais, pragmatique, voit aussi en la Thaïlande un « moyen de faire de l’argent vu le nombre de Français sur place et que je ne ferai pas rappeur jusque mes 40 ans . »
Il faut croire qu’il a eu le flair. Aujourd’hui, il vit dans un 90 m2 luxueux, a une femme thaïlandaise canon, une fille d’un an et demi, gère d’une main de maître sa carrière de rappeur, ses bars à succès, et sa marque de fabrique : pas de langue de bois et beaucoup d’autodérision. Dans ses clips, il livre une vision très « trash » de la Thaïlande : ladyboy, drogues et sexe constituent son fond de commerce musical. Phuket a en effet deux visages : la journée, l’île a juste des airs de station balnéaire de mauvais goût, avec ses innombrables restaurants à touristes et ses échoppes avec contrefaçons Nike. Les familles, sagement collées les unes autres dans un esprit grégaire instinctif, s’entassent sur des plages autrefois charmantes et aujourd’hui écumées par des masseuses de pieds ou des vendeurs de noix de coco. On y fait la crêpe, rougi par un soleil sans pitié, entre deux cadavres de bouteille. Mais le soir, place à la fête sans limite. Le rêve pour des millions de touristes.

 

Phuket, un remède à la morosité française
Brice, 26 ans, l’a bien testé, cet univers de fiesta chronique. Proche de Seth Gueko et fan de sa musique, le beau gosse, yeux bleus et tête d’ange, passe six mois de l’année à Phuket, et six mois à Toulouse dont il est originaire, où il était soigneur animalier en reptile. « J’avais un CDI, une maison en location, une bonne paye, une copine depuis 4 ans ». Il y a 2 ans, un copain lui raconte son périple en Thaïlande, et il le rejoint « direct », appâté par l’envie de voyager qui le titille depuis toujours. C’est le déclic. « Il m’a vanté la bonne ambiance, le climat , le pouvoir d’achat. » Casquette vissée sur la tête, il est aujourd’hui un habitué du Vegas, le bar de Seth. Sur son bras, un tatouage, “Patong City” le nom du quartier chaud de Phuket. Gravé dans sa peau, pour « marquer un épisode de sa vie », version Thug Life de Tupac, et aussi, car c’est « là qu’il a passé les plus grosses soirées de sa vie, à finir n’importe où avec n’importe qui », lâche-t-il, en plaisantant à moitié. Pour se permettre sa virée annuelle au pays du sourire, il reconnaît faire pousser de la beu chez lui. Cela lui fournit de quoi tenir le rythme financier : sortir coûte cher. « A Phuket, les mecs viennent chercher de l’amour. Pas du sexe. De l’amour”, insiste Seth. Dans les cités, pas facile de trouver l’âme soeur. Ce ne sont pas les codes -contraignants- qui manquent : mauvais crew, fille de, soeur de, il est plus dur qu’ailleurs de se maquer. Brice comprend aussi, sans juger « le mec qui galère avec sa femme depuis 20 ans, qui s’est fait jeter comme une merde et qui ici, trouve un peu de réconfort. » Lui-même a 50 contacts de copines dans son portable.
Même si les jeunes installés dans la cité balnéaire sont en effet essentiellement des garçons, il n’y a pas que les filles faciles qui attirent à Phuket. Le côté business fascine aussi. Florian, 32 ans, est établi sur la Nanai Road, le nouveau repères de Français, où les enseignes françaises se multiplient. Originaire d’Aubervilliers, il a ouvert un bar à chicha avec son associé. Un spot cosy avec de petites balancelles où l’on se pose fumer tranquillement. Le rêve originel de Florian ? Les Etats-Unis. Mais devant les difficultés pour obtenir une carte verte, il se rabat sur la Thaïlande. Pas grave, il en était tombé amoureux deux ans auparavant. « Dans ma cité, tout le monde parlait de la Thaïlande. Moi aussi j’ai eu la piqûre », avoue-t-il. « Quand je suis rentré en France, j’ai fait une dépression. Le sourire et la simplicité des gens me manquaient. J’avais un boulot, j’étais électricien, je gagnais bien ma vie, mais je ne voyais plus le sens des choses. Il fallait que je reparte. » Il démissionne, prend son billet d’avion et débarque avec sa valise. Il se laisse un an. Lors de cette année, il fait la fête comme jamais, s’ouvre alors qu’il était renfermé, et ne se voit pas du tout repartir : il se sent enfin libre. Il rencontre Mohamed, son futur associé, sympathise. Ils finissent par investir 50-50 dans un hôtel. « On a bien revendu, et aujourd’hui, on a ouvert notre bar à chicha.» Bonne idée : ces établissements cartonnent dans les quartiers populaires. » Ses clients ? Surtout des mecs de cité, « dont il a les codes. Quand tu les respectes, ça se passe super bien. En plus en vacances, ils font moins les chauds, ils sont plus relax. Et, contrairement aux familles, ils dépensent sans compter, même si tu sais comment ils ont gagné cet argent… », reconnaît-il à mi-mots. Comme Farid, il souligne la nécessité de trouver les bons partenaires locaux pour réussir. Lui, a un « papa. » Un Thaïlandais, qui l’a pris sous son aile, et le protège : il est très ami avec les policiers. Les chichas à tabac, normalement, sont interdites. Florian a pu bénéficier de cette protection un temps, même s’il a fini par acheter une licence pour des chichas sans tabac, avec pierres. « Il faut juste bien s’entourer, lâche-t-il, car les Thaïlandais ne plaisantent pas avec le business. »
Farid, 33 ans, diplômé d’école de commerce, ancien fonctionnaire en Malaisie reconverti en restaurateur, pose un regard lucide sur Phuket. « Tout s’achète, tout se vend. Loi de l’offre et de la demande. Qui de mieux que les « gens de cité » pour répondre à cette offre? Ce sont les meilleurs consommateurs qui puissent exister, avec leur consumérisme exacerbé», analyse-t-il. Pour lui, à Phuket, les « questionnement sur la crise identitaire sont très loin. » Pourtant, ses clients sont à 80% des Français de cité. « Chez moi, c’est un peu l’ambassade franco-maghrébine. Beaucoup ne viennent pas que pour manger mais aussi pour retrouver du lien social », explique-t-il. Ce midi on retrouve le groupe des jeunes en scooter et deux copines infirmières, voilées. Au menu : poulet à la crème et gratin dauphinois qui plaisent aux compatriotes, lassés, peut-être, par les curry et les pad thai locaux. Et couscous le vendredi. Le tout, halal, et il l’assume. « Certains viennent même pratiquer leur religion beaucoup plus facilement qu’en France. Il y a 30% de muslims à Phuket, et beaucoup plus de mosquées que de discothèques », affirme-t-il.

 

L’envers du décor
Pour réussir, pas d’improvisation. « Les Français qui s’installent rapidement, c’est souvent une fuite en avant, avec un projet pas construit, petit pécule ou aventure totale. Sauf que la Thaïlande en tant qu’entrepreneur ou touriste, ce n’est pas la même. L’objectif de beaucoup est de gagner assez pour payer les factures du mois, les frais de plage et ceux de la discothèque. Donc l’amateurisme est à son paroxysme », analyse Farid. A l’opposé, Seth Gueko envisage lui carrément la création d’un “empire” dans toute l’Asie. Il est sans conteste un homme d’affaires avisé et ne restera pas toute sa vie à Phuket. « Quand je venais en touriste en Thaïlande, ma présence attirait, car je commençais à être connu. Je me suis dit : “pourquoi ne pas lancer mon propre bar? », raconte-t-il. Aujourd’hui, après ses deux bars, coincés dans un énorme complexe de fête industrielle, à façade de tigres surdimensionnés en faux plâtre, il vient d’assurer une nouvelle ouverture en décembre. Investissement? 500 000 euros. Une petite fortune, « rentable en un an », estime le rappeur. Laurent, son fidèle acolyte et comptable confirme : « les prix ont littéralement explosé, près de 10 000 euros le m2! » Plus cher que Paris, dans un pays où le salaire moyen reste de 300 dollars. Laurent est formel : « Il est plus facile de se perdre à Phuket que d’y réussir. L’alcool, la plage, les filles à gogo… C’est tentant. » Seth avance que « les autorités ne vérifient pas d’où vient l’argent. » Un officiel français sous couvert d’anonymat confirme : « La Thaïlande est un endroit facile pour blanchir de l’argent, connu pour être un refuge de fugitifs ou un endroit de choix pour ceux qui veulent commettre des infractions. » La majeure partie des jeunes Français de passage sont issus de l’immigration, mais « seule une infime partie d’entre eux ternit l’image des Français », poursuit cette source, qui précise que Phuket est néanmoins le nouveau centre de la criminalité française en Thaïlande. Nadia, une volontaire marocaine qui aide la police locale lâche même, qu’ « il faut nettoyer » , confirmant notre mauvaise réputation. « Le Français fait du bruit, ne dépense pas d’argent, et ça connaît toute la Thaïlande avant même d’y avoir mis les pieds ! » balance Farid, goguenard.
Fêtes débridées, plages de sable blanc, sentiment de pouvoir décuplé grâce à l’argent, même Brice, l’habitué de la cité balnéaire, commence à se lasser de ce rythme et de cette vie. « Une ou deux semaines à Phuket, ça suffit », lâche-t-il. Il a adoré visiter les régions rurales du Nord, où il a eu le sentiment de découvrir une autre facette du pays. Il montre avec entrain des photos de lui en train de pêcher, simplement, avec les autochtones. Non, il ne reviendra pas définitivement en France, lassé de « l’égoïsme et de la connerie des gens » et compte s’installer en Asie, une « fois qu’il aura fait beaucoup d’argent, pas juste quelques billets comme à Phuket. » Il est partagé. « Ca fait deux ans que je viens, et je vois toujours les mêmes nanas qui dansent sur le comptoir. Elles s’enquillent un litre de tequila par soir, certaines n’ont même jamais vu la plage car elles dorment la journée. C’est triste. Phuket, c’est à la fois le paradis et l’enfer. »

Delphine Bauer/ Youpress

  • Skills: