Photojournaliste

Le camping de l’enfer

On y boit, on y danse, on y beugle. Et accessoirement, on y dort. Au petit matin, quand les forces vous abandonnent. Forces qu’on reprend en journée, dans la chaleur et le vacarme des riffs de guitares. Tous les ans, durant quatre jours et quatre nuits, la petite ville de Clisson, près de Nantes, voit sortir de terre un camping pas comme les autres, dans lequel la furie règne en maître, au son des concerts au lointain qui se répercutent dans la vallée. Bienvenue au camping de l’enfer ! Envahi dès son ouverture par des milliers de joyeux sauvages venus des quatre coins de l’Hexagone, mais aussi de toute l’Europe et d’au-delà de ses frontières (Brésil, Etats-Unis, Canada…), il s’anime, régi par ses propres règles, tout au long de l’un des plus grands festivals musicaux de France, tous styles confondus : le Hellfest.
Depuis 2014, pour renforcer les conditions de sécurité sur le site, outre la présence d’une patrouille montée, seuls les détenteurs de billets peuvent accéder au camping. On y pénètre après avoir escaladé une passerelle abrupte surplombant la route. Une fois à l’intérieur, un point accueil, un poste de soins, et des dizaines de bénévoles qui distribuent des sacs poubelles de différentes couleurs, pour le tri des ordures. Pour le reste, chacun vit sa vie. Le camping se divise en quatre secteurs, les green, white, red et yellow camps. La plupart des festivaliers viennent en groupes, et les
plus aguerris à l’art du camping viennent équipés, qui de toilettes et de douches personnelles, qui de barnums surmontés d’étendards aux couleurs de leur pays, de leur région, ou de leur groupe de metal favori, qui de fauteuils et de canapés pour pouvoir jouir d’un certain confort durant leur séjour. Dès la veille du 1e concert, les tentes, pour la plupart de la même marque, s’alignent dans un désordre apparent, les habitués retrouvant leurs amis, comme de vrais campeurs habitués à retrouver leurs voisins d’emplacement d’une année sur l’autre.
Une fois installés, les campeurs se retrouvent à l’hypermarché du coin, préparé à cette invasion. Les files d’attente commencent et s’allongent dans les rayons des boissons alcoolisées, et les metalleux qui se croisent donnent de la voix à intervalles réguliers, sous les regards, amusés du personnel, et ceux intimidés des clients habituels non amateurs de ce qu’on appelle les musiques extrêmes. Une fois le ravitaillement effectué, les campeurs, accoutrés selon les codes du metal (veste en jean floquée de patches représentant les logos de leurs artistes préférés, T-shirts idoines, tous tatouages dehors) ou déguisés de façon improbable comme pour le plus excentrique des carnavals, prennent leurs quartiers sur le camping.
Installé au milieu de vignes, le camping devient rapidement un espace autogéré, équipé de toilettes sèches (pour les douches, il faut s’acquitter d’un forfait de 6 euros et s’armer de patience à l’extérieur du camping) que beaucoup délaisseront pour la nature environnante, et dont la présence du personnel du festival se veut discrète. La tolérance y reste le maître-mot. Car à la nuit tombée, si vous avez l’intention de vous coucher avec les poules, mieux vaut prendre ses précautions et s’équiper en conséquence, car à ceux qui réclament timidement du calme, des hordes de fêtards répliquent en choeur et à gorge déployée, à travers tout le camping, un joyeux refrain plein de facétie : « Respectez-les-gens-qui-dorment ! » Tout au long de la nuit, chants, rires et jeux impromptus se succèdent dans un incroyable capharnaüm. On hurle l’heure de l’apéro à intervalles réguliers, et dans un des quartiers du camping s’improvise rapidement une partie de « brutal caddie » : une tradition qui relève du folklore du festival. Juché sur un caddie de supermarché, poussé par deux ou trois camarades, le joueur s’élance contre un adversaire, maltraitant les montures dans un choc tonitruant de ferraille, sous les acclamations du public. L’humour que pratiquent les campeurs de l’enfer demeure primaire, premier degré, mais l’ensemble reste bon enfant et les tensions entre campeurs se désamorcent toujours en un clin d’oeil. Il est du reste aisé de fraterniser avec ses voisins ou de sociabiliser avec n’importe quel festivalier croisé sur le site. Car tous les campeurs éprouvent le sentiment d’appartenir à une grande famille, celle du heavy metal.

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