Photojournaliste

Faux à volonté

On pourrait se croire à Grozny, à Sarajevo ou à Bagdad. Une zone industrielle en apparence calme, des bâtiments à l’abandon, et des salles isolées dans lesquelles de petits groupes d’hommes en uniformes « camo » (aux motifs camouflages) se préparent. Equipés de la tête au pied, ils ajustent leur gilet tactique en plaisantant, comme s’ils se moquaient du danger, vérifient leurs chargeurs, effectuent des tests de communication radio. Gestes précis, assurés, empreints de confiance. Quelques minutes plus tard, après un briefing rapide, on les retrouve déployés sur le site, à l’assaut d’un hangar, tenu par un groupe lourdement armé. Une grenade fumigène explose et dégage un écran de fumée. L’un des assaillants en profite pour pénétrer dans la salle. De petits sons se font alors entendre, comme de brefs claquements, des billes blanches rebondissent sur le sol et les murs, l’attaquant lève soudainement le bras et crie « out » ; il se met à genoux dans un coin et compte à voix haute… Il vient de se faire toucher.
Si l’illusion d’assister à une guérilla urbaine s’avère bluffante, qu’on ne prononce pas le mot d’arme. Banni du vocabulaire. Ici, on parle de répliques. Le poids, l’allure, le mécanisme : la ressemblance avec un véritable fusil d’assaut ou un pistolet automatique impressionne, il faut s’y connaître pour distinguer le faux du vrai, mais nous sommes en France, dans le fin fond de la Seine-et-Marne, à quelques encablures de la Bourgogne, un dimanche matin, dans une entreprise désaffectée dont l’occupation a été négociée avec le propriétaire des lieux et avec l’accord de la mairie. Ces inquiétants soldats suréquipés n’appartiennent pas à des groupuscules paramilitaires, mais se réunissent pour partager une même passion : l’airsoft.
L’airsoft, c’est un peu comme le paintball, avec davantage de réalisme. Ce jeu, ou ce sport, comme le désignent certains de ses pratiquants, utilise donc des billes (propulsées par gaz ou par électricité) qui ne laissent aucune trace sur leurs cibles, contrairement aux projectiles du paintball. Le fair-play et la bonne foi se montrent par conséquent indispensables pour la bonne tenue d’une partie. Et les protections de rigueur. Apparu en France depuis le début des années 2000, ce loisir souffre encore d’une relative mauvaise réputation, notamment à cause des faits divers mettant en scène des braquages et autres attaques à main armée durant lesquels les malfrats utilisent des répliques. Pour autant, les nombreuses associations qui se montent dans le pays bataillent auprès des autorités et de l’opinion publique pour montrer de la pratique une image respectable et rassurante, loin des préjugés et des clichés qui véhiculent des images paramilitaires extrémistes, violentes et idéologiquement douteuses. Il n’est pas rare de compter parmi les pratiquants des agents des forces de l’ordre ou d’anciens militaires qui ne veulent retenir que l’aspect ludique de « jouer à la guerre », l’esprit de camaraderie inhérent à toute communauté et le plaisir de sociabiliser autour d’une passion commune immersive. Ainsi, certaines parties servent à récolter des fonds pour des associations caritatives, et lorsque les rencontres n’ont pour but que le plaisir de jouer, le respect des lois et des règles, de sécurité, notamment, comme celui du voisinage, demeure.

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